Reportage: La sorcellerie, arme invisible de Paul Biya contre Boko Haram

Dans la guerre contre le terrorisme, les armes à feu et les bombes n’ont tout simplement pas suffi. Le Cameroun essaie aussi des sortilèges et des malédictions.


Il y a environ un an, le président Paul Biya a exhorté les citoyens à utiliser la sorcellerie contre Boko Haram, les militants affiliés à l’Etat islamique qui terrorisent l’Afrique de l’Ouest et du Centre depuis années. «Le chef de l’Etat a recommandé d’intégrer dans la lutte contre Boko Haram, la dimension de la sorcellerie. Nous attendons de chaque village des actions d’éclat dans ce sens», a déclaré Midjiyawa Bakari, gouverneur de la région de l’extrême nord, relayant les instructions du Président de la République.

Le gouverneur a  promis des récompenses aux villageois qui obtiendraient des résultats escomptés. «Nous voulons entendre que tel ou tel village a anéanti ou limité les dégâts de la secte grâce à la sorcellerie. Battez-vous pour votre pays. Impliquez-vous activement. C’est ce que le chef de l’Etat attend de vous. Et nous, nous attendons les résultats».

Décembre 2016. Il est 14 heures à Mora, un  arrondissement montagneux situé à 61 km de Maroua, capitale de la région de l’extrême nord, près du Nigéria. Des centaines de déplacés de guerre regroupés sous des tentes à l’esplanade de l’office céréalier reçoivent l’aide humanitaire de Plan International. Sous haute surveillance des membres du comité local de vigilance. Après l’appel de Paul Biya en janvier 2016 à employer la sorcellerie contre Boko Haram, des centaines de combattants des comités de vigilance comme celui de Mora se sont rués vers des sorciers communément appelés «marabouts» pour obtenir des charmes et des talismans chanceux pour les protéger au combat.

Ahmed Mohamad, un membre du comité de vigilance de Mora qui utilise les gris-gris. Crédit: IC

«Depuis que j’ai ce gris-gris, je n’ai aucun problème», témoigne, en décrochant délicatement son Samsung Galaxy, Mohamad Ahmed, faisant référence à un petit sac en tissu qu’il porte autour du cou ou du poignet.  A 26 ans, le jeune homme au physique de baroudeur supervise les comités de vigilance  de Mora, Kerawa, Limani, Kolofata et Jakana, certaines des localités affectées par les exactions des terroristes. Remplis d’objets prétendument magiques et des bouts de papiers sur lesquels sont inscrits des versets du Coran, de la Bible ou d’autres Écritures saintes, les gris-gris sont originaires d’Afrique, mais ils sont aussi courants chez les pratiquants de vaudou dans les Caraïbes. Les femmes les utilisent souvent pour la contraception.

«C’est tellement puissant», dit Ahmed, par ailleurs professeur d’éducation physique. «Je les mets au moment où je vais au front pour la lutte. Le fétiche protège son porteur. Si quelqu’un tire sur vous, les balles n’ont aucun effet. Elles tombent par terre comme de petits cailloux ». Ahmed note ce pendant qu’il n’a pas encore reçu une balle  pour tester son gris-gris.

Au cours des deux dernières années, plus de 1 500 Camerounais sont morts dans la guerre contre Boko Haram, alors que la violence a déplacé 155 000 personnes, selon le gouvernement. “Un matin, les terroristes sont entrés dans notre maison”, raconte une femme de 32 ans qui a fui Kérawa, un village à la frontière nigériane, avec son bébé de 9 mois.  Cette femme qui cultivait des oignons à Kerawa vit sous assistance humanitaire dans un camp de déplacés à Mora. Elle a refusé de donner son nom par peur des représailles des militants de Boko Haram. «Ils ont assassiné mon mari sous nos yeux», dit-elle. «Puis, ils ont violé ma voisine avant de mettre le feu dans le village. Des soldats en patrouille nous ont sauvés».

L’acte de Paul Biya a été interprété comme un signe de désespoir au moment où les djihadistes intensifiaient des attaques-suicides, des pillages et enlèvements.  Les armées du Cameroun, du Nigeria, du Tchad et du Niger ont formé la Force Mixte Multinationale(Fmm) qui a fait reculer le groupe islamiste. Certaines routes commerciales entre le Cameroun et le Nigeria qui avaient été fermées à cause de la violence ont rouvert, et certaines personnes déplacées de villages près de la frontière nigériane ont pu retourner à la maison. Mais beaucoup reste à faire.

Ironiquement, la sorcellerie est illégale au Cameroun en raison de ses effets pernicieux perçus dans les communautés locales, où les croyants lancent souvent des sorts dans l’espoir de blesser leurs ennemis. Le code pénal impose, en son article 251, des amendes et des peines d’emprisonnement allant jusqu’à dix ans aux condamnés pour magie noire. Cependant, «il est bien connu que les cérémonies occultes sont pratiquées dans les milieux politiques du Cameroun à un niveau très élevé», réagit Henriette Ekwe, analyste politique.  La défenseure des droits de l’Homme soutient que l’appel à l’aide occulte n’est pas un bon signe.

«Quand on en vient à préconiser la pratique de la sorcellerie, c’est que soi-même on n’est pas sûr de son armée», dit-elle. «Ce n’est pas à un chef d’Etat de préconiser des pratiques de magie noire dans un théâtre d’opérations où ce sont les armes qui doivent infliger la défaite à Boko Haram, pas des magiciens ou des sorciers. C’est très grave pour le moral des troupes.» «Ce qui est surprenant, ajoute-t-elle, c’est que le chef de l’Etat prône la pratique de la sorcellerie interdite au Cameroun. Combien de fois avons-nous jeté des personnes âgées dans des cellules au motif qu’elles étaient accusées d’avoir pratiqué la magie noire dans les villages?»

Des fétiches sur une table en rotin.

Baba Boukar, un marabout, affirme avoir étudié la sorcellerie pendant des années au point qu’il peut invoquer des malédictions et guérir les malades. Contre Boko Haram, il dit que ses disciples peuvent choisir entre les gris-gris comme Ahmed, ou du vampirisme. Pour les populations qui utilisent la magie noire contre la secte islamiste, il existe deux types de sorcellerie: le fétichisme, qui emploie des charmes pour nuire ou faire le bien, et le vampirisme, dans lequel les incantations remplacent les objets physiques. «Certains membres des comités de vigilance ont maintenant la capacité de manger mystiquement les cœurs des ennemis ou de les rendre esclaves en prononçant des incantations», se réjouit Boukar, en remuant une poudre blanchâtre destinée aux accomplissements spirituels.

Un autre combattant de comité de vigilance dit posséder une amulette qui lui permet de devenir invisible et de neutraliser les terroristes de Boko Haram à Kérawa. «J’ai été récemment averti que deux femmes étaient en possession d’une bombe, je voulais les surprendre», explique le jeune homme  de 30 ans qui s’est présenté sous le nom Delli. «J’ai prononcé des phrases magiques et je suis apparu devant elles. La bombe a été désamorcée». Les populations croient dur comme fer que la formule de la sorcellerie marche.

Pourtant, les autorités administratives, elles, ne savent pas si  la sorcellerie fonctionne ou non contre la secte islamiste.  «En tant qu’autorités de relais, nous passons l’information de la hiérarchie jusqu’aux populations concernées», explique Toudje Goumo, deuxième adjoint préfectoral du département du Mayo-Sava dans la région de l’extrême nord. «Comme c’est la sorcellerie, nous ne savons pas comment elle se matérialise ; nous n’avons pas les ressources pour évaluer le niveau de son impact sur le terrain».

En fait, la foi au surnaturel est si forte au Cameroun que certains disent craindre que les combattants des comités de vigilance puissent utiliser la magie pour commettre des crimes ou pour se venger contre leurs voisins. «Je suis dubitatif par rapport aux dérives qui pourraient être constatées sur le terrain parce qu’entre l’intention et la pratique, il peut y avoir un fossé»,  déclare Ngue Bong Simon Pierre, avocat à Douala. “Est-ce que ceux qui sont chargés de faire ces pratiques ne vont pas commettre des abus?”

Reportage de Christian Locka réalisé à l’extrême nord du Cameroun avec le soutien de Public Radio International et Global Post.