Entreprises défaillantes : les chiffres erronés du Ministre des marchés publics

Dans un communiqué publié le 11 avril 2016, le Ministre délégué à la Présidence de la République chargé des marchés publics informait l’opinion nationale et des acteurs du système des marchés publics en ces termes : «dans le cadre de l’exécution des marchés dont certains remontent aux exercices 2013 et 2014, des multiples défaillances des prestataires ont conduit, soit au dépassement des délais contractuels entrainant des pénalités de retard supérieure à 10%, soit à des abandons purs et simples des chantiers concernés, au grand préjudice des structures et populations bénéficiaires ».

Abba Sadou poursuivait : «afin de mettre un terme à cette situation qui déteint de toute évidence sur la performance globale du système, et dans le droit fil du processus d’assainissement de ce secteur d’activités, les marchés concernés, au nombre cent vingt-deux(122), viennent d’être tous résiliés, avec toutes les conséquences réglementaires du point de vue de l’exclusion des entreprises défaillantes de la commande publique pour une durée de deux (02) ans».

Ces propos ont attiré l’attention d’Info-cameroun.com qui a voulu savoir si cent vingt-deux entreprises de prestations de services ont été défaillantes comme l’a fait savoir le Ministre délégué à la Présidence en charge des marchés publics (Minmap).

Quelle est la source du Minmap?

Info-Cameroun a contacté Jacques Tchenem, chargé d’études assistant au Ministère des marchés publics, pour savoir d’où le Ministre tient ses informations. «Le ministère suspend à partir des informations qu’il a des maitres d’ouvrage parce que le suivi des projets est assuré par les maitres d’ouvrage. Il s’en tient aux informations fournies par les maitres d’ouvrages. »

Chaque année, l’Etat à travers le Budget d’Investissement Public octroie plus de 1000 milliards de f CFA à la réalisation des projets de développement sur l’ensemble du territoire national.

Mais une partie de ces fonds finit dans les poches des fonctionnaires et prestataires de service véreux, empêchant de facto aux populations locales de bénéficier des écoles, des forages, des routes, des hôpitaux, de l’électricité, etc.

S’appuyant sur des informations des maitres d’ouvrage, le Ministre Abba Sadou a sanctionné toutes les cent-vingt-deux entreprises pour abandon de chantier, les pénalités de retard, la livraison non effectuée, la faillite et des carences diverses.

Dans une interview accordée au quotidien gouvernemental « Cameroon Tribune » deux jours après la publication de la liste des entreprises défaillantes, Abba Sadou a indiqué : « nous prenons ces sanctions dans un but didactique, préventif afin que ceux qui ambitionnent d’accompagner l’Etat dans la réalisation des infrastructures de développement prennent conscience que les délais sont un impératif dans l’exécution des marchés. La réalisation des marchés également ».

Une route en constrution
Une route en constrution

Quelle est la réalité sur le terrain ?

Info-Cameroun a mené une investigation au terme de laquelle le site est en mesure d’affirmer que plus de cinquante entreprises étiquetés par le Ministre des Marchés publics comme défaillantes ne l’ont jamais été. Voici les réactions des responsables de quelques-unes :

«C’était une mauvaise information ; ils ont levé la sanction depuis le 21 avril ; j’ai fait une requête avec des documents ; dans mon cas, la faute revient au maitre d’ouvrage. Si j’étais quelqu’un qui aimait les problèmes, je devais les trainer en justice parce qu’avant de prendre une telle décision, on doit d’abord s’entourer de toutes les informations». Ets Nanga et Cie Sarl.   

« J’ai envoyé un recours et des documents au Ministère des marchés publics. Le maitre d’ouvrage n’est pas descendu sur le terrain pour vérifier les travaux. Pourtant, le chantier a été exécuté et réceptionné à temps. Le Ministre a dit que le délegué régional n’avait pas fait son travail de suivi». Ets Sadjo Baba

« C’était une erreur, le marché avait déjà été éxecuté et réceptionné. Le problème vient du maitre d’ouvrage. J’ai écrit au Ministre pour expliquer tout cela.». Ets Gassol Kaftara

« On a fait le centre de santé d’Ebolowa qui a été réceptionné. Celui de Mvengue est en cours de réception. Nous avons prouvé que nous sommes de bonne foi. Le gouvernement cause du tort aux entreprises. Il nous miroite de l’argent. On prend le crédit à la banque et on passe le temps à payer les intérêts, c’est embêtant ». Ets MSM

«J’ai été suspendu par erreur. Le Ministre a non seulement réhabilité l’entreprise mais il a demandé des excuses. Les gens restent dans les bureaux et sortent des décisions; ils nous ont suspendus sans jamais aller sur le site». Ets Sgy Bos

 «C’est un projet qui  a connu des problèmes techniques. On a fait parvenir le document au Ministre et il a signé la décision pour lever la sanction ». Union Entreprise

«La réhabilitation est en cours», Ets Engouda

« J’ai fait recours avec tous les documents que je détenais. Ma suspension est levée. J’ai écrit au Ministre pour prouver que ma suspension était abusive ». Ets ken’D

Conclusion : Abba Sadou a communiqué des chiffres erronés

«Si les maitres d’ouvrage ont fourni des informations dommageables pour ces entreprises, là le Ministre ne peut pas le savoir et une fois que la suspension est prononcée, la charge est à l’entreprise suspendue de se défendre et d’apporter des éléments contraires et la suspension est effacée», réagit Jacques Tchenem.

Dans la précipitation, le Ministre délégué à la Présidence chargé des marchés publics a jeté en pâture des entreprises sans vérifier si effectivement elles étaient défaillantes.  Monsieur Tchenem, qui dit ignorer le nombre total des entreprises réhabilitées puisque «les dossiers continuent d’arriver» semble indiquer  que le communiqué du Minmap n’était pas une suspension mais «une menace de suspension».

«Le laxisme dans la réalisation des marchés publics est devenu une règle. Il n y a manifestement rien de nouveau sous le ciel du Kamerun. Ce régime néo-colonial se nourrit de la corruption. Comment peut-on s’étonner que cette corruption se soit largement installée dans le cadre des marchés publics », se demande Anicet Ekane, homme politique.    

Christian Locka is winner of the 2015 Investigative Reporters and Editors(IRE) freelance fellowship award.